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Centac: l'école de la guerre moderne

Texte : Anthony THOMAS-TROPHIME

Publié le : 08/08/2026 - Mis à jour le : 12/08/2026. | Temps de lecture Temps de lecture : 5 minutes

Créé en 1996 pour entraîner et évaluer les unités, le Centac, dont le 1er bataillon de chasseurs à pied (1er BCP) a la charge, a vu son périmètre et ses missions évoluer. À Mailly-le-Camp, le 1er BCP a repris les missions du Centac historique, et est maintenant responsable tant de l’évaluation que de l’entraînement des forces. Face aux drones, à la guerre électronique et à la transparence du champ de bataille, le bataillon, référent du combat interarmes, adapte sans cesse ses scénarios et ses moyens.

« T’es mort. Toi aussi. Pareil pour toi, vous êtes à découvert. » Sous la chaleur écrasante de Mailly-le-Camp, l’adjudant-chef Quentin bondit d’un groupe à l’autre toujours pris sous les feux de l’ennemi. Avec son pistolet laser, il met hors de combat les jeunes lieutenants venus faire leurs premières armes au Centre d’entraînement au combat (Centac). Bardés de capteurs, leurs gilets enregistrent chaque coup. Au contact, l’adjudant-chef Quentin évalue le commandement du chef de section du jour. « Cela va au-delà du contrôle et de la note. En unité nous étions à leur place. Nous partageons notre expérience afin de les faire progresser.» Sur sa tablette numérique, l’observateur arbitre conseiller (OAC) suit en temps réel la position des ʺbleusʺ comme des ʺrougesʺ, les tirs d’artillerie simulés ou encore la pose de mines. 

Ce matin du 27 mai, une section d’infanterie commandée par un élève officier a reçu pour mission de s’infiltrer jusqu’à un carrefour au sud du camp. À peine arrivée sur zone, elle est prise sous les tirs de la force adverse, postée dans les lisières. En quelques secondes, la sanction tombe. La leçon est immédiate. À Mailly, ces jeunes officiers ne découvrent pas seulement le commandement au combat. Ils entrent dans un centre devenu l’un des laboratoires de la guerre moderne, où la simulation, le retour d’expérience et les nouvelles menaces transforment en profondeur l’entraînement des forces terrestres.

 

 Depuis le 17 mai, le Centac accueille la rotation du camp interarmes des divisions d’application (Ciada). Ce rallye final place les élèves officiers en situation de commandement, au plus près des conditions du combat. Ils y font leurs premières armes dans un camp où ils reviendront s’entraîner tout au long de leur carrière. Ici, l’exigence est de mise : près d’un quart de la force opérationnelle terrestre passe chaque année sur le camp, au fil de rotations mêlant réalisme, analyse, conseil et innovation.

Le scénario est bâti avec les brigades

Depuis trente ans, le Centac incarne l’adaptation permanente de l’armée de Terre aux défis du combat moderne. Sous l’impulsion du Commandement de l’entraînement au combat interarmes, le 1er bataillon de chasseurs à pied a fait évoluer sa philosophie. « Autrefois, il se concentrait principalement sur le contrôle et l’évaluation. Aujourd’hui, l’entraînement prévaut sur le contrôle sans pour autant le compromettre », précise le colonel Assier de Pompignan, chef de corps. Avant chaque rotation, le scénario est bâti avec les brigades, en fonction de leurs axes d’effort. Mission, ennemi, effets recherchés, articulation des unités : le dossier tactique fixe le cadre dans lequel les soldats seront poussés dans leurs retranchements.

 

 « Ici, la haute intensité n’est pas une nouveauté puisqu’elle a toujours été insufflée aux unités. En revanche, le centre s’adapte en permanence à l’actualité comme aux besoins des régiments, notamment à travers leurs contrats d’innovation et leurs expérimentations : véhicules, moyens radio, drones, nouvelles tactiques, etc.», souligne le capitaine Arnaud, analyste au 1er BCP. Le retour d’expérience, ou Retex, est au cœur du processus. « On observe les bonnes pratiques, on les intègre dans les dossiers tactiques, puis on les diffuse », ajoute-t-il. Si la conception du dossier constitue le socle de l’entraînement, l’analyse vise, elle, à conseiller et à évaluer le commandant d’unité (CDU). 

À chaque rotation, des cellules d’analyse pédagogique suivent les sous-groupements au plus près. Une autre est dédiée à la force adverse (Forad). Leur mission : recueillir les données, observer les comportements, comprendre les décisions et restituer aux chefs ce qui a fonctionné ou non. « On décortique l’ordre initial du CDU, on écoute les éléments transmis par radio, on observe les manœuvres sur le terrain », détaille le capitaine Arnaud. Les problèmes récurrents (rythme des ordres, vigilance, difficultés radio) sont identifiés et corrigés en temps réel. Chaque analyse après action est optimisée grâce aux données générées par la simulation, véritable multiplicateur d’efficacité pédagogique. Qu’il s’agisse de répéter des situations tactiques complexes, de préparer les unités avant leur engagement sur le terrain ou de renforcer leur compréhension des environnements multi-domaines, la simulation s’impose désormais comme une capacité opérationnelle incontournable dans l’entraînement au combat.

La technologie ne fait pas tout

Au Centac, la simulation évolue pour répondre à la complexification des engagements modernes et à la nécessité d’entraîner des forces interconnectées et interarmes. Dernière évolution en date : le système Cerbère. Successeur de Centaure, il fédère les différents moyens de simulation instrumentée en permettant leur interconnexion. « Il s’inscrit dans une logique de combat collaboratif, en intégrant les dimensions numériques et informationnelles du champ de bataille », complète le chef d’escadron Sébastien, chef du bureau simulation (BSIM). Grâce à la géolocalisation, le système peut par exemple déterminer si un char a roulé sur une mine. Pour les tirs d’artillerie simulés, il s’appuie sur les données remontées par Atlas, le logiciel de gestion des tirs de l’artillerie, qui calcule le point d’impact des coups. Cerbère prend alors en compte le rayon de destruction de l’obus et active les capteurs des véhicules ou des gilets des soldats concernés. 

Tourné vers l’avenir, le 1er BCP compte encore optimiser son outil. Parmi les pistes de développement : l’intégration des menaces actuelles, comme les drones, la lutte anti-drone et la guerre électronique ; l’interopérabilité avec les autres systèmes de l’Otan ; ou encore le déploiement du système au profit des unités interarmes stationnées à Djibouti, aux Émirats arabes unis et en Roumanie« Il est prévu d’inclure le metavers afin de virtualiser ce qui n’est pas faisable en laser direct, comme le tir au-delà des vues directes. Dans le cas d’un tir MMP Akeron, un jumeau numérique de la cible, par exemple un char, est créé et synchronisé au réel, en l’intégrant à la “vision missile” dans l’optique du tireur », poursuit le chef du BSIM. Mais la technologie ne fait pas tout. Le froid, la fatigue, les pistes impraticables, les pertes de liaison radio : pour le chef d’escadron Sébastien, ces progrès ne sont efficaces que s’ils s’intègrent au réalisme de l’entraînement, en confrontant les soldats à la friction du terrain.

Le Centac, une référence

Le Centac ne se contente pas de simuler des scénarios : il recrée les conditions du combat réel. Tranchées, effets pyrotechniques, fumigènes et désormais drones omniprésents (jusqu’à 151 drones déployés lors d’une seule rotation) transforment Mailly en un théâtre d’opérations crédible. « Les Ukrainiens sont venus ici il y a six mois ont confirmé la pertinence de l’environnement proposé à Mailly », souligne le colonel. Disposant de matériels et d’équipements équivalents à ceux des unités évaluées, la force adverse apporte une dimension supplémentaire. Armée depuis 2016 par la 7e brigade blindée et le plus souvent par le 5e régiment de dragons, elle joue un rôle essentiel dans la crédibilité de l’entraînement. « Avant, des compagnies dédiées incarnaient l’ennemi. Aujourd’hui, les unités du 5e RD doivent être capables d’adopter la doctrine et les modes d’action des “rouges” », ajoute le colonel. 

Au cours du Ciada, la Forad a notamment employé des drones FPV et des drones largueurs de grenades. Une entrée en matière saisissante pour des lieutenants confrontés, dès leur formation, aux réalités du combat moderne. En trois décennies, le Centac est devenu une référence de l’entraînement interarmes, au niveau national comme européen. Il est ainsi ouvert aux unités alliées et amies. Récemment, il a reçu des Jordaniens, des Allemands ainsi que des Belges. Le centre accueille aussi diverses expérimentations de l’armée de Terre. Ici, les équipes et les systèmes de simulation évaluent la plus-value tactique d’une innovation dans un scénario réaliste. « L’environnement du centre génère cette friction du champ de bataille qui éprouve l’innovation technique dans un cadre très exigeant », insiste le colonel. 

 

En plus de disposer d’un catalogue d’offres génériques, adaptables aux attendus des brigades, le 1er BCP propose des entraînements fondés sur une inversion complète du cycle jour/nuit. Une approche destinée à travailler, par exemple, les enjeux d’insignifiance tactique, dans un champ de bataille devenu transparent sous l’effet des drones, de la guerre électronique capable de cartographier les émissions électromagnétiques et des capteurs électroacoustiques. Après les élèves officiers du Ciada, le 1er BCP accueillera notamment l’unité de drones de chasse du 1er RIMa. Signe que, sur les pistes de Mailly, l’entraînement se règle déjà sur les menaces de demain.

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