Orion 26 : À la reconquête de l'Est
Texte : Adjudant-chef Anthony Thomas-Trophime
Publié le : 03/08/2026 - Mis à jour le : 07/08/2026.
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De Toucy à Mourmelon-le-Grand, en passant par Brienne-le-Chateau et Vitry-le-François, la dernière phase d’ORION 26 a plongé la 7e brigade blindée au cœur du combat moderne. Menace chimique, franchissement, combat urbain, drones, aérocombat et postes de commandement dispersés : pendant dix jours, soldats français et alliés ont éprouvé leur capacité à conduire une offensive de haute intensité, en terrain libre et au contact de la population.
Pince coupante dans une main, miroir dans l’autre, devant une caisse en bois entrouverte, les gestes de l’adjudant Daniel semblent au ralenti. À travers la vision réduite de son masque ANP, il inspecte le contenu avec une extrême précaution. Dans ce hangar agricole de Toucy, l’erreur serait fatale. Le renseignement donné par un habitant est confirmé : la boîte renferme un engin explosif improvisé associé à une substance chimique. Des EOD du 19e régiment du génie et une équipe de reconnaissance et d’évaluation du 2e régiment de dragons sont dépêchées sur place.
« La menace est double, avec la présence de l’explosif associé à l’agent toxique. C’est pourquoi nous travaillons en synergie », explique l’adjudant. Les premiers sécurisent la chaîne pyrotechnique ; la seconde détermine l’agent chimique. L’appareil de mesure livre son verdict : présence d’acide chlorhydrique, agent corrosif et irritant dangereux en espace confiné. Le résultat remonte aussitôt à la chaîne de commandement qui adapte le niveau d’alerte des forces. Mercredi 22 avril, l’incident survient en pleine phase finale d’Orion 26.
Débutée le 8 février sur les côtes atlantiques, la manœuvre a d’abord engagé la 1ère Division dans une opération amphibie avec la 9e brigade d'infanterie de Marine, puis aéroportée avec la 11e brigade parachutiste. Dans l’Est, elle a rassemblé jusqu’au 30 avril, 12 500 militaires, 1 800 véhicules tactiques, 30 hélicoptères et 800 drones, avec six pays participants. En terrain libre puis dans les camps champenois, Orion confronte les unités aux conditions du combat moderne de haute intensité.
Une brigade ennemie durcie
Le lendemain matin, sur un canal donnant sur le lac d’Amance, un détachement du 19e RG assemble un pont avec deux engins de franchissement de l’avant, sous les regards impressionnés des promeneurs. La veille, quatre plongeurs français et quatre belges se sont infiltrés de nuit sur cinq kilomètres, dont le dernier en immersion complète. Sur place, ils ont fait des relevés bathymétriques, contrôlé les berges, évalué la profondeur et la qualité du fond. Long de 40 mètres, le dispositif flottant permet le franchissement d’une compagnie du 1er régiment de Tirailleurs équipée de VBCI, ainsi que des chars Leclerc d’un peloton du 1er régiment de chasseurs. Ces unités de la 7e brigade blindée (7e BB) sont en marche pour s’emparer de l’aérodrome de Brienne-le-Chateau.
Mis à disposition par la 1ère Division, les moyens de franchissement constituent un réel atout pour le général de brigade Maxime Do tran. Le scénario d’ORION l’oppose à une brigade ennemie durcie, disposant de moyens similaires, alliée à une milice locale désinhibée dans ses modes d’action non conventionnels. Au-delà des moyens, la division modèle l’ennemi dans la profondeur pour le mettre à portée. « En réduisant ses postes de commandement, sa défense sol-air, son artillerie ou encore ses moyens de renseignement, son action m’évite une forte attrition et livre un ennemi à ma taille », explique le général. La brigade de décision confronte ainsi ses unités à un environnement réaliste, éprouve ses innovations et teste son commandement en interarmées comme en interalliés.
Motos électriques, drone filaire, unité de drones de combat …
Plus tard dans l’après-midi, un groupe de fantassins de la compagnie de reconnaissance du 35e régiment d’infanterie (35e RI) remonte le boulevard Bonaparte vers le centre-ville de Brienne-le-Chateau. Très vite, les échanges de tirs rompent la tranquillité des lieux. Rafales, grenades, fumigènes… Derrière les vitres d’un établissement scolaire, professeurs et élèves sont aux premières loges.
Quelques rues plus loin, les fantassins italiens du 11e bataillon de bersagliers sont eux aussi au contact. Leurs actions coordonnées conduisent une partie de la force adverse à se retrancher dans un bâtiment désaffecté, avant de la neutraliser. En quelques heures, la dernière poche de résistance finit par céder ouvrant ainsi la ville impériale. « Cela a été plus rapide que prévu, explique le commandant Émilien, chef du PC avancé. Ce résultat est en partie dû à la manœuvre de déception menée au sud de la ville par la compagnie d’appui et d’aide à l’engagementde drones de combat, en employant des drones de renseignement et d’attaque combinés aux missiles antichars Akeron MP ».
Le 35e RI éprouve plus d’une vingtaine d’innovations : motos électriques, drone filaire, groupe hydrogène, SICS LITE, bulle Wi-Fi sécurisée, mais aussi un poste de commandement organisé en trois parties. Un PC de conduite avancé suit la manœuvre en cours. Un deuxième conçoit et planifie la manœuvre future. Un PC arrière prend en charge le soutien et la logistique. « Celui qui prépare la manœuvre future la conduit, pour plus d’efficacité », poursuit le commandant. Le dispositif réduit l’empreinte du régiment et le rend moins vulnérable, mais il impose de garder la liaison. Deux jours plus tôt, les élongations importantes ont coupé le lien avec le PC brigade pendant dix heures. « C’est là que le commandement par intention prend tout son sens », ajoute-t-il.
Créer un dilemme tactique
Le souffle des rotors de dix-huit hélicoptères balaye le tarmac de l’aérodrome de Brienne-le-Chateau. Samedi 25 avril, 15 h 30. Un par un, ils sont guidés et parqués par les soldats du peloton de transport et de ravitaillement blindé. Leurs silhouettes paraissent minuscules face aux machines du groupement aéromobile (GAM) du 1er régiment d’hélicoptères de combat (1er RHC), plus encore devant le Chinook CH-47 espagnol, reconnaissable à sa forme de banane. Plus tard dans la nuit, le GAM du 1er RHC prend part à une manœuvre aérocombat à double effet : l’infiltration d’une escadrille de cinq Tigre pour attaquer un objectif dans la profondeur et, simultanément, la saisie de deux ponts sur la Marne par 250 soldats du Deep Recce Strike (échelon de découverte de la 7e BB), du 68e régiment d’artillerie d’Afrique, du 3e régiment du génie et du 35e RI. Déployés en trois vagues par douze NH90, avec pièces de mortier et systèmes MistralMISTRAL, ils sont appuyés par les aéronefs espagnols.
L’objectif ici consiste à créer un dilemme pour les forces adverses, contraintes de faire face à une menace sur leurs arrières tout en défendant des objectifs stratégiques en première ligne. « Cette approche multiaxes permet d’optimiser l’effet de nos moyens limités en créant un impact disproportionné sur le dispositif ennemi », résume le lieutenant-colonel Charles, chef des opérations du 1er RHC.
Des grands espaces aux milieux clos
Le lendemain matin, Vitry-le-François se réveille sous les premiers échanges de tirs. D’un côté, un soldat ennemi prend sa visée à côté d’un habitant sortant d’une boulangerie, baguette et journal sous le bras. Plus loin, des tirailleurs du 1er RTir débarquent de leurs véhicules GriffonVBCI et avancent par bonds successifs.
Debout sur le pas de leur porte, Brigitte et Dominique assistent à la scène. Elle n’avait pas vu de militaires près de chez elle depuis plus de trente ans ; lui repense à ses années d’appelé. « J’ai d’abord eu peur, surtout avec ce qu’on voit aux actualités, avoue Brigitte. Mais c’est rassurant de voir que notre armée est bien préparée. » Ponts détruits, tirs d’artillerie, harcèlements…
Le Groupement tactique interarmes du 1er RTir, renforcé par un peloton de chars grec, s’oppose à un adversaire coriace. Finalement, la prise de Vitry se joue le lendemain matin dans le quartier d’immeubles désaffectés des Vanneaux. Rue par rue, bâtiment par bâtiment, étage par étage, pièce par pièce, des grands espaces aux milieux clos, Orion 26 confronte les soldats au réalisme de la guerre et exige d’eux une adaptation permanente.
Un nouveau cap
Pour les gaillards du 35e RI, même combat. Jeudi 30 avril, masqués par les fumigènes, ils abordent le complexe de tranchées du camp de Mourmelon-le-Grand, tenu par la force adverse, la FORAD, armée par le 7e bataillon de chasseurs alpins. Dans le dédale de couloirs, les affrontements se mènent à coups de grenades et de tirs à bout portant. Placés au-dessus d’eux, les observateurs arbitres conseillers désignent les vainqueurs et les vaincus. La proximité entre les deux forces cause des pertes simulées importantes dans les deux camps. Plus haut, un hélicoptère Caïman survole le labyrinthe de terre. À bord, le président de la République Emmanuel Macron a une vue imprenable sur les combats. Après avoir assisté aux tirs des CAESAR, MEPAC, chars Leclerc et autres armes des unités de mêlée dans les camps champenois, le chef des armées s’adresse aux troupes.
Après les avoir félicités, il évoque « la révolution du combat terrestre qui se joue aujourd’hui » et « toutes les transformations déjà conduites et à poursuivre ». Pour sa part, la 7e BB clôt ici une longue séquence de préparation opérationnelle. Pour son chef, nul doute : « La 7 est bonne de guerre et prête au feu ». L’armée de Terre franchira un nouveau cap avec une division « bonne de guerre » en 2027, lors de l’exercice multinational Lion Trident.