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L'autre bête du Gévaudan

Texte : Capitaine Julie Travers

Publié le : 27/05/2026. | Temps de lecture Temps de lecture : 5 minutes

Du 15 au 19 février 2026, la 13e demi-brigade de Légion étrangère a conduit en Lozère l’exercice Gévaudan 26. Près de mille militaires ont été confrontés aux exigences d’un combat de haute intensité, face à un ennemi dont ils ignoraient les plans, le rythme et les modes d’action. Un véritable "brouillard de guerre", conçu pour reproduire au plus près les conditions d’un affrontement réel.

Sous une sapinière humide, le poste de commandement (PC) n°1 se confond avec le relief lozérien. Pour  renforcer sa sûreté, la force ʺamieʺ a déployé pendant cinq jours, deux postes de commandement “miroirs”. Identiques en effectifs, véhicules et capacités, ils garantissent la continuité de la manœuvre. « Ce dispositif réduit l’empreinte au sol et assure la permanence du commandement », explique le lieutenant-colonel Stéphane, chef du bureau opérations instruction de la 13e DBLE.

La phase opérationnelle de l’exercice Gévaudan 26 a débuté par une infiltration nocturne, suivie du bouclage de Rieutort-sur-Randon, puis de Mende. Les PC sont déployés dans des granges, des fermes ou des bois denses. Les espaces ouverts sont bannis. Sous la tente camouflée du PC 1, le chef de corps et les différentes ʺbarrettesʺ (renseignement, conduite, logistique et transmissions) font un point de situation et déplacent leurs pions sur la carte des opérations. Lorsque le PC n° 2 fait mouvement, le premier prend le relais du commandement. La mobilité est constante : « Les PC ne restent jamais plus de douze heures au même endroit », précise-t-il.

En amont du dispositif, sur les hauteurs, les unités de reconnaissance ont, elles aussi, fait de la protection un impératif tactique. « On change de position trois fois par jour afin d’éviter d’être repérés ou ciblés par les tirs indirects ennemis », confie le lieutenant Martin, chef de la section de reconnaissance régimentaire. Il insiste sur l’autonomie de ses légionnaires : « Ils doivent être capables de juger par eux-mêmes de la pertinence d’une position et d’en changer sans ordre préalable. » Pour la section, l’objectif est de maintenir un effort constant de recherche du renseignement, tout en restant mobile.

S’appuyant sur un scénario fictif, cet exercice en terrain libre a mobilisé, pendant cinq jours, près de mille militaires français et espagnols, au sein d’une manœuvre interarmes (étaient notamment intégrés dans l’exercice, les fusiliers marins du Groupe spécial d’intervention maritime de Toulon.), interarmées interalliés et interministérielles

Mesurer les rapports de force

Au cœur du village perché de Rieutort-de-Randon, les stigmates du combat sont visibles : douilles au sol, grenades inertes, marques de pneus et amas boueux sur les routes. Un peu à l’écart, le lieutenant-colonel Louis, réserviste et arbitre intégré à une section de la force adverse armée par le 1er régiment de chasseurs parachutistes, débriefe. 

La sanction du feu est réelle et immédiate : toute unité déclarée détruite est retirée de la manœuvre pendant six heures. Les blessés et les véhicules endommagés ou détruits sont évacués vers l’arrière, au niveau du train de combat n° 2 (TC2). Une contrainte délibérément imposée afin de refléter au mieux les contraintes logistiques induites par un conflit de haute intensité. « Cette simulation des pertes renforce la rigueur, l’importance du positionnement des unités et la qualité de la manœuvre », précise le chef des opérations. L’arbitrage est alors central pour mesurer, en temps réel, les rapports de force. La section en a fait l’expérience dès la première nuit. Malgré une garde vigilante, elle a été surprise : « Des éléments de reconnaissance de la Légion ont infiltré la position à pied et l’ont détruite », relate l’arbitre.

La force adverse ne suit aucun script écrit à l’avance et cherche réellement à l’emporter, en manœuvrant face à la force amie. Contrairement aux scénarios figés, l’ennemi dispose de son propre poste de commandement et d’une totale liberté d’action. « Cette parité nous plonge dans le brouillard de la guerre », poursuit le lieutenant-colonel Louis. Ne pas connaître l’intention de l’adversaire crée une incertitude complète. C’est précisément ce qui est recherché, pour placer chefs et soldats dans des conditions proches du réel.

Éprouver la résistance psychologique

Mercredi matin, l’air est glacial dans les environs de Mende. Dans un lotissement, au bout d’une impasse, un soldat aux deux membres arrachés pousse des hurlements. Coincé sous un Griffon, la victime (fictive) est extraite d’urgence par ses camarades. Visages rougis et corps en sueur, ils le dégagent, posent des garrots et enchaînent les gestes de sauvetage au combat.

Depuis la veille, la section du lieutenant Yanis tient Altériac. Elle en verrouille l’accès et empêche tout contournement par l’ennemi. À l’aube, elle subit une frappe d’artillerie suivie d’une attaque de drones : le combat bascule. L’impression de désordre s’installe. Amputations, brûlures sévères, hémorragies massives… la section est immédiatement ʺconsomméeʺ. Huit légionnaires sont classés en urgence absolue. Trois d’entre eux sont allongés sur des brancards de fortune, prêts à être déplacés. La section doit disperser ses « nids de blessés » pour éviter d’être repérée et ciblée. Avec un seul secouriste de niveau SC2 (sauvetage au combat de niveau 2) au sein du groupe, la situation est tendue. « Quasiment tous mes soldats sont mobilisés pour les soins, au détriment de la sûreté tactique de la section. Des choix difficiles s’imposent », souffle le lieutenant. Le ʺ9 line ʺ (message normalisé pour demander une évacuation sanitaire sur le terrain) envoyé, les blessés, triés par niveau de gravité, doivent être évacués par Griffon sanitaire vers le TC1. 

Le Rôle 1 (poste médical avancé) est implanté à une vingtaine de kilomètres de la zone de contact, pour préserver ses capacités médicales essentielles. Sur la base des retours d’expérience de conflits récents et à la différence de ce que nous avons connu au Sahel, en haute intensité, les combattants sont amenés à stabiliser, seuls, des blessés graves pendant plusieurs heures. Cet entraînement vise à éprouver leur résistance psychologique, tout en renforçant leurs compétences techniques et leur autonomie.

Adapter la médecine militaire

Au même moment, au nord de Mende, une vingtaine de blessés sont rassemblés, assis ou allongés sur des brancards, dans une pièce surchauffée attenante à un stade. À l’intérieur du Rôle 1, il faut se faufiler entre les sacs, les brancards et les soignants. Les blessés sont répartis selon leur état : Alpha, Bravo ou Charlie. Le personnel médical se presse pour absorber le flux. De nouveaux blessés arrivent au compte-gouttes. Cet entraînement Mascal (afflux massif de blessés) fait office de banc d’essai pour la médecine militaire.

Le Rôle 1 a été volontairement saturé pour éprouver l’organisation et, surtout, expérimenter deux technologies développées localement par le 10e centre médical des armées. La première concerne le tracing (triage) des blessés et la transmission des données en temps réel vers les Rôles 1 et 2. Des fiches médicales numériques de l’avant, couplées à des puces RFID (elles permettent d'identifier et de localiser des objets ou des personnes), fiabilisent et accélèrent la chaîne décisionnelle. La seconde porte sur le triage des blessés par drone : un vecteur survole les victimes et réalise une première évaluation visuelle grâce à des codes couleurs. Cette méthode accélère le processus de régulation médicale

Ces projets visent à tirer parti des nouvelles technologies pour adapter la médecine militaire à l’évolution de la conflictualité. Le but est d’accroître les chances de survie du plus grand nombre tout en réduisant, à l’échelle individuelle, les séquelles fonctionnelles (amputation, déficit neurologique ou moteur, cécité, surdité).

L’atout drone

« Buzz, bzz ! » Un bourdonnement aigu se fait entendre. Il est 8 heures, le quatrième jour. Un groupe d’opérateurs drones, camouflé en lisière d’une forêt dense, renseigne la position de l’ennemi sans être détecté. L’emploi de ces aéronefs, piloté par le bureau renseignement, répond aux priorités de la 13e DBLE comme aux besoins des unités engagées. 

Passée de huit à vingt-sept opérateurs en un an, la section drones conduit des tests en conditions réelles sur des drones d’observation, des FPV d’attaque ainsi que des drones kamikazes ou de largage. Certains sont équipés de bobines filaires, les rendant ʺinsensiblesʺ aux contre-mesures adverses. « Malgré une météo défavorable, la section drones apporte une réactivité que les unités motorisées peinent à égaler », souligne le chef des opérations. Peu coûteux et rapidement réparables, ces drones artisanaux permettent d’oser, de tester de nouvelles méthodes et d’ajuster les moyens. Halles de Mende, 12 heures.

 Après cinq jours de combats intenses, des légionnaires se rassemblent. Leur peau est encore grimée mais le camouflage ne masque pas les traits tirés des combattants. Tous dressent le même bilan : par le volume des forces opposées, Gévaudan 26 marque une rupture avec les exercices traditionnels centrés sur le combat contre un adversaire asymétrique (dont les combattants sont « irréguliers » et dont les capacités matérielles sont inférieures) et fictif. 

Légionnaires espagnols et français, parachutistes et fusiliers marins ont multiplié les séquences de combat urbain, en tant qu’alliés ou adversaires. Peu importe : frères d’armes, ils le sont véritablement. Dès demain, ils seront prêts à combattre ensemble. Au terme de l’entraînement, Gévaudan 26 a mis en lumière la réactivité, la cohésion et le professionnalisme des légionnaires et de leurs renforts, et a démontré la capacité du groupement à conduire des actions complexes en terrain difficile.

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