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Démonstration de force en Roumanie

Texte : Adjudant-chef Anthony Thomas-Trophime

Publié le : 12/01/2026 - Mis à jour le : 26/01/2026. | Temps de lecture Temps de lecture : 6 minutes

La 7ᵉ brigade blindée et ses renforts étrangers ont participé à l’exercice Dacian Fall 25 du 20 octobre au 13 novembre. En fédérant cinq mille soldats de dix nations autour d’une même mission, l'armée de Terre a confirmé son rôle clé dans la coordination interalliée sur le flanc Est de l’Europe.

Sur le camp de manœuvre de Smardan, au sud-est de la Roumanie, le brouillard couvre les carcasses de blindés en cette matinée du 5 novembre. Progressant dans ce décor aux airs post-apocalyptiques, les ʺDiables rougesʺ du 152ᵉ régiment d’infanterie (152e RI) cherchent à se fondre parmi des silhouettes cubiques et émaciées. Embarqués dans leurs véhicules blindés de combat d’infanterie (VBCI), ils sont à l’affût du moindre mouvement.

Face à eux, l’ennemi, proche et invisible, est prêt à en découdre. En ordre de bataille sur un terrain long de vingt kilomètres et large de cinq, le Forward Land Forces Battle Group (FLFBG), une unité multinationale de 800 hommes sous commandement français, se mesure au bataillon roumain. Le premier aligne un peloton de reconnaissance et d’intervention, deux escadrons de chars Leclerc du 5ᵉ régiment de dragons, des VBCI, une section de mortiers de 120 mm du 152ᵉ RI, ainsi qu’une équipe de drones Puma luxembourgeoise.

De leur côté, les Roumains déploient une section d’infanterie mécanisée équipée de MLI-84, ainsi que deux batteries d’artillerie de 80 mm et 152 mm. Cette dernière constitue d’ailleurs l’une des cibles prioritaires du colonel Mohamed Aguid Assed, chef de corps du 152ᵉ RI et du FLFBG, inquiet de voir « la portée des canons roumains limiter la manœuvre de ses unités ». La veille, le chef de corps (traditionnellement surnommé ʺLuciferʺ) a lancé une opération héliportée pour déployer un groupe de fantassins équipés de mortiers de 81 mm pour les neutraliser« C’était mon effet majeur. C’est désormais la guerre des capitaines », se réjouit-il.

Changement d’échelle

Cette manœuvre de cinq jours oppose les deux camps afin de les faire travailler dans le domaine tactique« Ici, il n’y a ni gagnant ni perdant. Cet entraînement nous est profitable à tous pour progresser davantage, ajoute le colonel. Il s’inscrit dans l’exercice Dacian Fall 25, qui représente le point d’orgue du travail accompli au cours de notre mandat. » Planifié par la Division multinationale Sud-Est, Dacian Fall 25 est un exercice multinational d’envergure de l’Otan visant à renforcer la coopération opérationnelle entre les forces alliées déployées sur le flanc Est de l’Europe.

Il a rassemblé plus de 3 000 soldats, issus de 10 nations alliées (Roumanie, Belgique, Espagne, Luxembourg, etc.). La France y joue un rôle central, notamment avec pour la première fois le passage du groupement tactique multinational (bataillon de 1 700 soldats) à une brigade forte de trois mille combattants. Ce changement d’échelle majeur a été rendu possible par l’opération Brigade Expansion.

Lancée à la mi-septembre, cette opération logistique sans précédent visait à valider la capacité de l’Alliance atlantique à déployer rapidement des forces sur le flanc Est. Ainsi, 1 350 soldats et 500 véhicules ont été acheminés avec succès via 11 trains, 15 convois routiers, 5 avions et un navire affrété. Pour la France, nation-cadre, cette démonstration prouve sa réactivité et sa solidarité envers la Roumanie et ses alliés.

Reconnaissances terrain

Au-delà d’atteindre l’échelon demandé, pour la 7ᵉ brigade blindée (7ᵉ BB), contingent leader, tout l’enjeu réside dans la capacité à transformer l’essai, notamment dans le contrôle et le commandement des opérations. Aujourd’hui, la 7ᵉBB, dite ʺbonne de guerreʺ, déroule sa manœuvre, mais elle reste en mesure de basculer en mode combat si l’ordre lui en est donné. Sa sectorisation sur le flanc Est de l’Europe lui a permis de bien connaître le pays.

Ses régiments y ont été déployés durant plus d’un an et se sont familiarisés avec les spécificités du territoire. Le Brigade Forward Command Element (BFCE), présent depuis novembre 2022, a servi de poste de commandement avancé. « Lors du déploiement, le bataillon et le BFCE ont été intégrés naturellement à la brigade, assurant une continuité opérationnelle », précise le général Maxime Do Tran.

Son poste de commandement, basé à Cincu, a participé à un CPX (Command Post Exercise) dans lequel il a effectué des reconnaissances terrain : évaluation des routes, des ponts et des rivières, afin de s’assurer que les déploiements sont possibles conformément aux plans de défense de l’Otan. « Le CPX a aussi permis de contrôler et valider notre interopérabilité, notre capacité à nous intégrer à une division multinationale tout en maîtrisant les procédures », ajoute-t-il.

Par ailleurs, des solutions innovantes ont été mises en œuvre pour garantir la survivabilité des PC et optimiser leur fonctionnement avec l’IA pour la traduction linguistique ou encore le LiFi, qui transmet des données par la lumière réduisant ainsi l’installation de câbles.

Conditions d’entraînement idéales

Génie, artillerie, cavalerie, infanterie… Les différentes composantes de la brigade ont été déployées sur 10 sites à travers le pays. Sur chacun d’eux, elles mènent, aux côtés de leurs homologues étrangers, des actions propres à leur spécialité : franchissement de zones humides et bréchage, ou encore combat en milieu de tranchées.

À Smardan, l’affrontement se poursuit pour le FLFBG et son homologue roumain. Le scénario tactique s’inscrit dans les plans de défense de l’Otan. Les deux premiers jours, le bataillon français a mené une offensive afin de conquérir du terrain. Une action lui ayant permis de freiner l’avancée des troupes ennemies avant de finir en défense ferme pour causer un maximum d’attrition. Face à un ennemi à parité et à un champ de bataille désormais totalement transparent — en raison du terrain dégagé et de l’usage de drones de reconnaissance — les pertes s’accumulent des deux côtés. C’est la réalité du combat de haute intensité.

Dimanche 9 novembre, Le battle group multinational se trouve désormais en défense ferme. Traçant des sillons dans les steppes, les chars Leclerc, appuyés par les VBCI, basculent d’une crête à une autre pour contrer la percée des blindés du bataillon roumain.

« Ici, les zones dégagées nous obligent à nous soustraire aux vues de l’ennemi et à rester en mouvement pendant les phases d’assaut pour éviter d’être touchés par les MLI-84, équipés de canons de 25 mm et de missiles anti-char, rapporte le maréchal des logis Brieuc, chef de char du 5ᵉ RD. Dacian Fall 25 offre des conditions d’entraînement idéales. J’y ai découvert le travail en interarmes avec l’infanterie et j’ai amélioré la coordination au sein de mon équipage. »

Rôle crucial des maintenanciers

À 14 heures, les contrôleurs annoncent la fin des combats. Tous regagnent leur zone de bivouac pour la remise en condition du personnel et du matériel. Certains véhicules se rendent directement au parc, d’autres transitent par les ateliers de maintenance. Les pieds enfoncés dans la boue, les mécaniciens s’activent autour de la dépose moteur d’un char Leclerc

Pour cette intervention, ils expérimentent le système de réparation avancé de l’Otan (FRSN), un atelier de maintenance déployable, équipé d’un générateur puissant, d’un compresseur d’air, d’un poste à souder et d’un outil de découpe. Il est doté d’une grue embarquée capable de lever jusqu’à sept tonnes. Transporté par un camion porteur polyvalent logistique (PPLOG), le FRSN peut être mis en œuvre n’importe où en seulement dix minutes.

Le rôle des maintenanciers est crucial pour assurer la disponibilité technique opérationnelle de plus d’une centaine de véhicules. « Le défi était d’abord d’acheminer et de monter le train de combat n°2 de Cincu à Smardan, puis de bien répartir mes équipes sur les différents sites d’entraînement tout en anticipant les besoins en pièces détachées », précise le lieutenant Loïc, chef de la section maintenance régimentaire.

Démonstration de force

Une campagne de tir regroupant toutes les capacités de la brigade multinationale conclut l’exercice Dacian Fall 25, le 12 novembre, à Cincu et Capu Midia. À Smardan, aux côtés des blindés roumains MLI-84 et de leurs missiles anti-chars Spike, le FLFBG engage tous ses moyens : armement individuel, canons de 25 mm des VBCI et canons de 120 mm des chars Leclerc.

La section d’appui mortier de 120 mm du 152ᵉ RI, indicatif ʺDragonʺ, est aussi de la partie avec son homologue locale. « Nous avons tiré plus de 450 obus sur l’ensemble de notre mandat, aussi bien en interarmes qu’en interalliés. Cette expérience nous a permis d’atteindre rapidement la maturité avant notre phase d’évaluation prévue à Canjuers en mai 2026 », déclare l’adjudant-chef Nicolas.

À 250 km de là, sur le site de Capu Midia, trois roquettes M31 de 227 mm, guidées par GPS, déchirent le ciel dans un panache de fumée. Tirées depuis deux lance-roquettes unitaires du 1ᵉʳ régiment d’artillerie, elles atteignent leur cible à 17 km au large de la mer Noire. S’ensuivent les tirs de missiles Mistral (sol-air très courte portée, 54ᵉ régiment d’artillerie) sur des drones SQ 20, puis deux tirs de missiles Hawk par les Roumains.

Cette démonstration de force illustre la cohésion de la brigade multinationale et met en lumière l’étendue de ses capacités de feu, capables de s’exercer aussi bien au contact qu’en profondeur

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