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Les Dardanelles, 1915 : une leçon utile

Texte : Arnaud Massat

Publié le : 15/06/2026 - Mis à jour le : 16/06/2026. | Temps de lecture Temps de lecture : 4 minutes

La campagne des Dardanelles constitue l’un des épisodes les plus tragiques de la Grande Guerre. Au-delà de son caractère fondateur pour l’Australie, la Nouvelle-Zélande et la Turquie, la course stratégique pour le contrôle de ce détroit reliant la Méditerranée et la mer Noire a offert aux armées françaises une leçon salvatrice sur la nécessité d’une coopération étroite entre la Marine et l’armée de Terre dans le domaine amphibie.

Le 18 mars 1915, une escadre franco-britannique, aux ordres des amiraux Guépratte (français) et de Robeck (britannique), se présente devant le détroit des Dardanelles. L’objectif : forcer ce goulet exigu, flanqué de falaises et de forts turcs, afin de menacer Istanbul et sortir l’empire ottoman de la guerre. Le concepteur de cette opération est le ministre de la Marine britannique Winston Churchill. Faute de moyens suffisants, l’ambition s’avère démesurée. 

La tentative tourne rapidement au désastre. Sur 18 cuirassés engagés, 5 sont mis hors de combat dès le premier jour, par des mines flottantes que les dragueurs ne peuvent neutraliser. À certains endroits du détroit, large de seulement quelques kilomètres, les navires français et britanniques sont directement pris sous le feu des batteries côtières. Un constat s’impose : la flotte ne peut passer que si des forces terrestres s’emparent préalablement du détroit.

Un précédent existe : en Crimée, 60 ans plus tôt, l’alliance de la vapeur et de l’obus explosif avait déjà permis aux navires de soutenir le corps expéditionnaire franco-britannique depuis la mer. Mais réaliser un assaut amphibie contre une position fortifiée, le soutenir dans la durée, en terrain escarpé et face à une artillerie à tir rapide, constitue une rupture radicale.

L’assaut s’enlise

Pour cette opération, l’armée de Terre mobilise deux divisions, une métropolitaine et une coloniale comprenant zouaves et légionnaires, commandées par le général d’Amade. Elles viennent renforcer les 4 divisions britanniques, australiennes et néo-zélandaises du général Hamilton. 

La logistique est sous-estimée, les moyens inadéquats : pas de matériel dédié, des chaloupes à peine motorisées, des chevaux et des canons à débarquer sous le feu ennemi. Les sites de débarquement ont été choisis pour la commodité des bombardements navals, non pour la manœuvre des troupes à terre. 

Le 25 avril 1915, les alliés débarquent au cap Helles, à la pointe de la péninsule de Gallipoli. Les Français conduisent une diversion à Kumkale, sur la rive asiatique. Face à une armée ottomane restructurée grâce à une coopération allemande, l’assaut s’enlise après seulement 3 kilomètres de progression. Les tranchées apparaissent, l’eau manque et rapidement, la maladie fait des ravages. 

En janvier 1916, face à la perspective d’un hiver rigoureux et à la priorité accordée aux opérations dans les Balkans, le rembarquement est décidé. Conduit avec discrétion et de manière progressive, grâce à l’expérience accumulée en 7 mois d’opérations, il s’effectue sans que les Turcs aient le temps de réagir. Il s’agit là de la seule réussite tactique d’une campagne dont le bilan est de près de 57 000 tués de chaque côté, sans compter les morts de maladie et de froid.

Prise de conscience

La campagne des Dardanelles incarne un échec riche d’enseignements pour l’armée de Terre et la Marine nationale. La nécessité de leur complémentarité met toutefois du temps à s’imposer, et il faut attendre la Seconde Guerre mondiale et les grandes opérations amphibies américaines pour que la France prenne vraiment conscience de la nécessité de disposer de moyens dédiés. 

Ces enseignements conduisent à la constitution d’une flottille amphibie engagée en Indochine et à Suez, à la création de la Force amphibie d’intervention, à la réactivation de la 9e brigade d’infanterie de marine dans les années 1960, puis à l’acquisition de moyens dédiés, avec des transports de chalands de débarquement en 1988 et des porte-hélicoptères amphibies en 2006. Les ʺstages interarmées de qualification aux opérations amphibiesʺ permettent d’acquérir fluidité et connaissance mutuelle. 

Ces acquis sont éprouvés lors d’exercices conjoints, ainsi que par le développement de matériels spécifiques, tels que les tapis bull du Génie conçus pour faciliter les phases d’embarquement et de ré-embarquement en limitant l’enlisement sur les plages. 

Aujourd’hui, dans un contexte de compétition stratégique accru, caractérisé par la contestation des espaces maritimes et le réarmement des puissances côtières, la capacité à mener des opérations multi-milieux apparaît centrale. Les douloureux enseignements de 1915 conservent toute leur actualité. 

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